Concert America - Ensemble Vocal de Canisy

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Presse - Infos


HOMMAGE AUX COMPOSITEURS AMERICAINS


Entretien avec Jean-Marc Boussard


"Comment ne pas chanter West Side Story ou un extrait de Porgy and Bess ?"


Jean Cabon - Jean-Marc Boussard, c’est vous qui avez conçu ce programme d’œuvres américaines. Sont-elles exclusivement américaines ? Aucun emprunt à des musiques européennes, ou d’autres continents ?


Jean-Marc Boussard - Où commencent les emprunts, où commencent les influences ? Aux XVe et XVIe siècles, les premières traces des musiques interprétées par les colons sont des cantiques et des psaumes apportés par les protestants, puis des musiques inspirées des danses françaises et anglaises. Les pèlerins du Mayflower, et autres, introduisent la tradition du chant choral qui va se développer ensuite, dans les colonies du nord.
Musiques exclusivement américaines, dites-vous ? Nommé dès 1892 directeur du Conservatoire national de New-York, Anton Dvorak déplora l’influence prédominante de l'esthétique allemande dans l’enseignement musical, et il encouragea les compositeurs à s’inspirer des musiques populaires et indigènes pour faire une musique authentiquement américaine. Un chemin suivi par Charles Ives, George Gershwin, Samuel Barber, Aaron Copland, Phil Glass, le jazz, etc.
La création musicale ne se nourrit-elle pas des influences diverses qu’un compositeur a su intérioriser ? Il en est ainsi pour Ola Gjeilo, de naissance norvégienne, mais qui a voulu faire vivre son patrimoine esthétique et historique en le mêlant à l’influence hollywoodienne. Pouvait-il être exclu de ces choix ? Je triche car je connais bien, mon cher Jean, votre propre réponse.

J.C. - Bien sûr, pas de musique "classique", mais sur quelle période s’étend votre sélection ? Quels sont les morceaux les plus anciens ? Ferez-vous entendre des compositeurs d’aujourd’hui ?

J.M.B. - Classique, vous avez dit classique… plutôt que de tenir compte de la rigueur historique des dates,  je préfère arranger ma conscience en me rapportant à définition du Petit Robert : "Le classique est ce qui mérite d’être imité, qui fait autorité, qui est considéré comme modèle…"
Sur un plan historique,  les compositions les plus anciennes sont les extraits de l’opéra Treemonisha, écrit pas Scott Joplin en 1911. Mais la prémonition des luttes entre les communautés et la volonté de parvenir à l’égalité raciale par l’éducation ne sont-ils pas, aussi, d’une extrême actualité ?
De même, en écoutant le Ubi Caritas de Gjeilo, il est difficile d’imaginer que ce très jeune compositeur, né en 1978, ne connaît pas par cœur (ou par chœur) le plain-chant et le chant grégorien.


J.C. - Aucune oeuvre en latin, dont vos choristes de Canisy sont très familiers ?


J.M.B. - L’Ensemble Vocal de Canisy a déjà chanté en grec l'Oresteïa de Xénakis, en russe les Vêpres de Rachmaninov, en allemand Ein Deutsches Requiem de Brahms - et même en français l’Enfance du Christ de Berlioz… alors nous pourrons, sans doute, nous adapter à une musique aux paroles "américaines".
Mais nous ne perdrons pas totalement notre latin puisque nous le retrouverons dans les extraits de la Sunrise Mass ou le Ubi Caritas composés par Ola Gjeilo.


J.C. - Vous avez déjà chanté Leonard Bernstein. Comptez-vous lui réserver une place particulière ?


J.M.B. - Leonard Bernstein est à la charnière de toutes les évolutions, mettant son enthousiasme débordant à défendre la musique de son pays, tout particulièrement Samuel Barber et Aaron Copland. Mais au-delà du compositeur, il existe aussi chez lui ce souci de la transmission par la pédagogie, ce développement des valeurs humanistes et de l'universalité de la musique, en l'utilisant sous des formes aussi variées que la symphonie, la chanson, les œuvres religieuses ou la comédie musicale.

Devant un tel personnage, je m’assois, je ferme les yeux, j’écoute… et je pleure.

J.C. - Parmi les morceaux que vous interpréterez, certains furent écrits pour solistes, chœur et orchestre - comme dans West Side Story. L'adaptation pour chœur et piano vous pose-t-elle un problème ?

J.M.B. - Cela aurait pu, effectivement, représenter une difficulté. C’est pourquoi j’ai choisi, dans l’immense majorité, des œuvres composées a cappella ou avec le seul accompagnement d’un piano. Cela pour respecter la volonté et l’idée musicale du compositeur.
Mais pouvions-nous rendre un hommage à la musique américaine sans chanter West Side Story ou un extrait de Porgy and Bess ? Non, bien sûr !
Notre dernière expérience avec la transcription du Requiem de Mozart pour piano à 4 mains nous  a permis de constater que, même dans une transcription  dite "réduite", quand la musique est si génialement écrite, on retrouve toutes les vérités et les puissances harmonique et rythmique souhaitées par le compositeur.

J.C. - Existe-t-il un style, une école, une manière si facilement identifiable qu'on puisse briller dans les salons en affirmant : "Oui, là  je sais, ça c’est une musique américaine" ?

J.M.B. - Le problème des Etats-Unis est celui des jeunes nations qui se cherchent une histoire… leur histoire. Peu importe si l’inspiration vient des mélodies des noirs, des chants créoles ou indiens, des plaintes des Allemands ou des Norvégiens nostalgiques; les germes de la musique américaine sont ensevelis sous les strates de toutes les communautés qui ont construit, en si  peu de temps, ce pays pluriel et magnifique.
Bien sûr, George Gershwin qui propose une si géniale synthèse entre Broadway, le jazz et le ragtime sera "facilement  identifiable", de même que Aaron Copland qui cherche à rendre ces strates d’influence de la musique américaine accessibles à tous. On reconnaîtra peut-être aussi les musiques minimalistes et répétitives de Steve Reich, ou Philip Glass, et leurs prolongements chez le jeune Nico Muhly.
Mais s'il faut démêler l’écheveau des origines des musiques de Charles Ives ou John Cage, l’exercice devient périlleux pour notre ego de musicien cultivé.

J.C. - Donc, pas de musique d'emblée reconnaissable comme américaine ?

J.M.B. - En écoutant les Chichester Psalms, on reconnaît le cri des psaumes de la bible hébraïque, Leonard Bernstein étant né de parents juifs ukrainiens.
Mais, en se souvenant de la richesse et de la diversité de ses autres compositions, on admire sa capacité à passer d’un style à un autre et à assimiler toutes ces différentes influences. Plus que l'écriture et le contenu de chaque oeuvre, c'est peut-être cette versatlité qui constitue une "signature" américaine.

Merci, surtout, à tous ces musiciens issus d’une nation jeune, iconoclaste, audacieuse, violente et éclectique, qui ont pu forger, et se forger, une véritable identité plurielle.

Bon, un peu de repos intellectuel, maintenant… vous l’avez bien mérité. Ecoutez la suite du Grand Canyon de Ferde Grofé, et devinez ce qu’il veut raconter comme histoire et de quel pays provient sa musique.
Facile pour vous ! Non ?
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